Sous le signe du Capricorne
Géopolitique du Sud-Ouest de l’océan Indien
Projet d’essai, par Laurent Dubourg
Avertissement
S’intéresser aux relations qu’entretiennent, entre eux, les peuples et les Etats qui se partagent une zone géographique c’est, bien évidemment, prendre en compte une multiplicité de facteurs.
C’est, aussi, et inévitablement, s’interroger sur l’existence d’un bloc géographique dans lequel ces nations s’inscriraient. Ce bloc, cet ensemble est parfois évident, comme le sont les deux Amériques, l’Afrique ou l’Indochine. Il peut, aussi, être un peu moins net, comme l’Europe, dont les contours ont considérablement variés au cours des siècles. Il peut, enfin, être tellement vaste qu’un morcellement devient absolument nécessaire, afin de faire apparaître des sous-ensembles significatifs…
L’océan Indien, par son étendue, par la diversité des territoires qui le bordent ou qui en émergent, appartient sans doute à cette dernière catégorie. C’est la raison pour laquelle ce petit essai entend se limiter à une parcelle de cet immense océan : sa partie sud-ouest.
La pertinence d’une telle sectorisation peut, tout à fait légitimement, être contestée (et sans doute est-elle effectivement tout à fait contestable). La focalisation sur cette petite partie de l’océan n’obéit toutefois à aucune arrière-pensée (politique ou raciste, par exemple), mais vise simplement à limiter un champ d’étude et de réflexion déjà trop vaste pour les ambitions de cet ouvrage et pour les compétences de son auteur.
Pour ces raisons, et pour celles-là seulement, on s’intéressera donc uniquement ici aux facteurs qui réunissent (ou séparent) l’île Maurice, la Réunion, Les Seychelles, Madagascar, les Comores, Mayotte, l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Bostwana, la Tanzanie et le Kenya.
Bien évidemment, d’autres acteurs, tels que l’Inde, l’Union Africaine, l’Union Européenne, la Grande-Bretagne, la France ou les Etats-Unis ont une influence majeure sur cette région et leur rôle ne sera pas négligé. De même, d’autres intervenants, moins visibles ou moins constants dans leur influence, seront évidemment mentionnés.
D’autres, enfin, seront certainement omis ou malencontreusement négligés.
Ces lacunes, comme toutes celles que le lecteur pourrait déceler, auront au moins le mérite de permettre à d’autres d’enrichir cette première approche géopolitique d’une zone où de tels travaux sont particulièrement rares.
Enfin, on remarquera vite que l’île Maurice, malgré son étroitesse territoriale et sa population limitée, est placée au cœur de cet ouvrage. Cette position centrale ne révèle aucune ambition hégémonique de la part de la république mauricienne. Elle reflète, simplement, un parti-pris de l’auteur qui, vivant sur cette île, à choisi de s’y attacher plus particulièrement.
Qu’est-ce que la «géo-politique» ?
Le terme est tellement galvaudé, que le moindre article de presse prétendant décrire l’état des relations entre deux nations en est orné ! Pire : pour peu que, dans un de ses discours, un responsable politique cherche à justifier son programme par de vagues considérations internationales, voilà son action (ou son projet) qualifiée de «géopolitique»…
Disons, tout d’abord, qu’il ne s’agit évidemment pas d’une science, mais d’un sujet d’étude qui, comme son intitulé l’indique, est le produit de la combinaison de deux disciplines distinctes : la géographie et la politique.
Si l’on comprend bien que la politique (ou la politologie, qui en est l’étude) n’a rien de scientifique, on pourrait imaginer que la géographie constitue une base plus solide, plus objective.
En effet, le tracé du lit d’un fleuve, les proportions du relief, le climat, la nature du terrain et de sa végétation constituent bien des données objectives qui sont étudiées avec méthode et précision, en tout cas depuis le XIXème siècle. Mais, si ces éléments géographiques sont effectivement neutres, l’interprétation qui en est faite reste subjective. Pour s’en convaincre, on peut se rapporter à quelques exemples marquants de l’histoire militaire.
Napoléon remporta nombre de batailles par une lecture du terrain différente de celle de ses adversaires. A Austerlitz, la position initiale de ses troupes était particulièrement défavorable, les coalisés (Russes, Autrichiens et Prussiens) occupant les collines qui cernaient la plaine. Il sut, pourtant (avec, c’est vrai, l’aide du brouillard), transformer ce handicap en atout.
En mai-juin 1940, le général allemand Von Runsdtet fit déferler ses chars sur la France par le Nord, quand l’armée française était concentrée sur la Ligne Maginot, à l’Est.
En 1954, au Vietnam, l’etat-major français croyait avoir établi, à Dien Bien Phu, un camp retranché dont la position centrale bloquerait la progression des bataillons du général Giap. Les vietnamiens conquirent, l’une après l’autre, les collines qui couronnaient la cuvette où était stationné le gros des forces françaises, qui se trouvèrent ainsi prises au piège…
Mais la géographie ne se compose pas seulement de données physiques. La «géographie humaine» doit également être prise en compte, venant encore complexifier la grille de lecture. Quelle population ? A quel endroit ? Avec quelles caractéristiques (culturelles, religieuses, ethniques, historiques, sociologiques et même «psychologiques») ? De quelles ressources dispose-t-elle ? Comment les valorise-t-elle ? Etc..
Et la politique ne représente pas un sujet moins large. Quelles institutions ? Avec quel mode de fonctionnement réel ? Quels rapports de forces ? Quels leaders ? Avec quelle base sociale et idéologique ? Etc..
On pourrait, également, ajouter la cartographie qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, n’a rien de neutre.
Une carte où Taïwan apparaît comme un Etat indépendant n’a pas la même signification qu’une autre carte où cette île figurerait comme province chinoise. Indiquer Jérusalem comme capitale de l’Etat Palestinien est, bien sûr significatif, alors que d’autres représentations cartographiques situent la même ville en Israël.
Les mêmes types de litiges existent entre le Maroc et le Sahara Occidental, entre la Chine et le Vietnam ou, pour revenir dans le Sud-Ouest de l’océan Indien, entre la France et Maurice (à propos de Tromelin), entre les Comores et la France (concernant Mayotte), entre Maurice d’une part et la Grande-Bretagne et les Etats Unis de l’autre, à propos de l’archipel des Chagos.
Si l’on ajoute, à toutes ces sources possibles d’erreurs, d’interprétations erronées ou de tentatives de manipulations, les erreurs pouvant résulter de la combinaison de toutes ces observations, et celles pouvant provenir du prisme culturel à travers lequel l’observateur examine la situation qu’il a la charge d’analyser, on comprendra aisément que la géopolitique ne peut, en aucun cas, se prévaloir d’une quelconque scientificité.
Mieux, toutes ces incertitudes, et la part importante qu’elles laissent à la subjectivité, auraient dû la disqualifier depuis longtemps. Pourtant, sa nécessité et sa pertinence ne se sont jamais démenties.
Peut-être parce que, au-delà de ses faiblesses intrinsèques, elle constitue l’ultime refuge de la rationalité, dans un domaine, celui du comportement des peuples et des nations, qui en manque cruellement !
L’héritage de la décolonisation et de la Guerre Froide
C’est, bien sûr, à Vasco de Gama que l’on doit l’entrée de notre zone d’étude dans l’histoire universelle. Cela ne signifie évidemment pas que le Sud-Ouest de l’océan Indien n’existait pas avant l’arrivée des premières caravelles européennes, mais bien que le contournement du Cap de Bonne Espérance par le navigateur portugais va précipiter cette région dans le chaudron des confrontations impérialistes des principales puissances de l’époque, provocant une formidable accélération de son histoire.
Les peuples qui vivaient là avaient, bien entendu, une histoire préalable à cet événement : la tradition orale malgache, par exemple, a longtemps permis la transmission de véritables sagas aux origines parfois très anciennes. Mais ce sont bien les appétits européens qui vont provoquer des bouleversements radicaux.
Il est ainsi évident que la colonisation, l’esclavage et la traite ont durablement marqué les pays de la zone et que leur situation actuelle est, en grande partie, le produit de cette histoire.
L’étude détaillée de cette histoire régionale –avant et après l’arrivée des européens- devrait donc constituer un préalable indispensable à toute étude géopolitique sérieuse. Cependant, l’exposé, même succinct, de cette historiographie mériterait, à lui seul, plusieurs volumes… Il existe, cependant, d’excellents ouvrages de référence qui permettront au lecteur de pallier cette absence.
Pour autant, nous ne pouvons pas, ici, occulter une période récente qui a remodelé le paysage politique de notre zone : la Guerre Froide.
Durant ces quarante années (1949-1989) de confrontation entre les deux super-puissances (URSS-USA), aucune région du globe ne put se tenir à l’écart de ce conflit idéologique et chaque pays fut obligé de «choisir son camp»…
La zone Sud-Ouest de l’océan Indien n’échappa à cette règle. Elle fut même le théâtre de quelques batailles importantes de la Guerre Froide.
Mouvements indépendantistes et influences communistes
La Seconde Guerre Mondiale met à jour une vérité jusque-là insoupçonnée : les grandes puissances coloniales (et, notamment, les deux plus importantes, la Grande-Bretagne et la France) ne sont plus des grandes puissances militaires !
La défaite éclair de la France en Juin 1940, dont l’armée était, jusque-là considérée comme la première du monde, a fait l’effet d’un véritable électrochoc dans ses colonies. On se souviendra, par exemple, que les premières grandes manifestations indépendantistes en Algérie interviendront, à Sétif, dès le 8 mai 1945 (elles seront d’ailleurs sauvagement réprimées), le jour même de la signature de l’acte de capitulation des armées allemandes à Berlin !
En Indochine (colonie française), en Birmanie, en Malaisie ou à Singapour (colonies britanniques), c’est l’invasion japonaise qui a servi de révélateur à la faiblesse des puissances coloniales. Dans ces régions (comme en Algérie ou en Egypte), des mouvements contestataires de l’ordre colonial existaient depuis les années 20. Certains réclamaient une véritable assimilation et une citoyenneté complète, d’autres prônaient une autonomie plus ou moins large, quelques-uns, déjà, militaient pour une indépendance pleine et entière.
Les leaders de ces mouvements indépendantistes avaient, le plus souvent, poursuivi de brillantes études à Londres ou Paris, où ils avaient été mis en contact avec la doctrine communiste. Parfois pris en charge par les partis communistes européens, ils assimileront parfaitement la dialectique marxiste, mais aussi les techniques de la clandestinité (héritées du Komintern) de la propagande et du quadrillage de la population en cellules autonomes (La condition humaine, le roman d’André Malraux, illustre parfaitement l’application de ces techniques en Indochine dès les années 30).
L’effondrement militaire des puissances coloniales pendant la Seconde Guerre Mondiale va inciter ces mouvements à passer à la lutte armée, à la guérilla. D’autant que l’URSS, puis la Chine de Mao Zedong, vont leur apporter un soutien politique, technique et financier non négligeable.
L’attitude des Etats Unis pendant la guerre, n’est pas non plus étrangère à ce déclenchement des hostilités. Les Américains ont, en effet, adressé un message clair aux populations colonisées : acceptez d’aller combattre l’Allemagne hitlerienne et, après la victoire, nous vous soutiendrons dans votre lutte pour la liberté. Message parfaitement reçu : les troupes coloniales se battront avec courage sur tous les fronts. Et, effectivement, les USA, s’ils ne s’impliquèrent pas directement aux côtés des combattants pour l’indépendance, les soutiendront politiquement ou, en tout cas, ne soutiendront pas les puissances coloniales. Cela sera parfaitement visible à la tribune de l’Organisation des Nations Unies, où Anglais et Français n’échapperont aux sanctions que grâce à leur droit de veto.
L’ONU, justement, servira de tribune à ces mouvements indépendantistes. Ils ne pourront évidemment pas s’y exprimer directement, mais leurs messages y seront relayés par des «pays amis», et notamment l’URSS, Cuba et la Chine Populaire.
Ces grandes manœuvres diplomatiques, des Etats-Unis, comme du bloc communiste, ont un seul objectif : faire en sorte que les Etats qui naîtront se rangent du «bon côté» (qui n’est évidemment pas le même vu de Moscou ou de Washington).
Dans certaines colonies, plusieurs mouvements indépendantistes sont en concurrence, l’un d’obédience marxiste, l’autre plus libéral. Soutenus par leurs parrains respectifs, ils s’affronteront, les armes à la main, soit pendant la lutte pour la décolonisation, soit immédiatement après l’indépendance, et parfois pendant de longues années.
Dans tout le tiers-monde (l’expression, inventée à la fin des années 40, par l’ethno-sociologue Alfred Sauvy, connaîtra un franc succès), la Guerre Froide se résume à ce jeu subtil, animé à distance par les deux super-puissances : contenir l’expansion du bloc adverse et renforcer son camp en y faisant basculer, à n’importe quel prix, de nouveaux pays.
De part et d’autre, on soutiendra donc des dictateurs sanguinaires dont le pouvoir arbitraire représente la meilleure garantie de stabilité.
Là où rien n’est décidé, ou bien là où le choix reste encore fragile, chaque bloc armera un mouvement de guérilla pour tenter d’emporter la décision…
Les années 70 marqueront, tristement, l’apogée de ces guerres cruelles où les peuples payaient, de leur sang, un enjeu qui les dépassait largement.
Dans notre zone d’étude, nous allons, bien sûr, retrouver la plupart de ces caractéristiques, et même quelques situations originales.
Michel Debré ancre définitivement la Réunion à la France
La Réunion a traversé la Seconde Guerre Mondiale dans un climat de très grande privation. Le ravitaillement de l’île a été très irrégulier, quand il n’a pas été complètement interrompu. Le dénuement de la population est total, au point que beaucoup ne portent que des guenilles et qu’on se nourrit parfois de racines…
Sur le plan politique, et malgré l’éloignement de la métropole, la période n’a pas été des plus calmes.
En 1940, le préfet, et avec lui toute la haute fonction publique, est resté fidèle à Vichy. Son administration zélée multiplie les tracasseries et les brimades à l’égard de ceux que l’on soupçonne de sympathies gaullistes (mais ils sont fort peu nombreux) ou qui écoutent radio-Londres.
Mais sa hargne s’exerce surtout à l’égard des leaders et des militants connus des mouvements socialistes ou communistes qui, depuis les années 30, tentent d’obtenir une amélioration des conditions de vie et de travail des ouvriers agricoles, bien peu différentes de celles qui prévalaient au XIXème siècle, juste après l’abolition de l’esclavage.
Ces mouvements, sous l’impulsion de Léon Lepervenche et de Raymond Vergès, ont réussi, et malgré de très fortes pressions de la part des sucriers, à mobiliser des foules importantes et à obtenir quelques aménagements significatifs. Mais c’est sur le terrain politique, et non plus seulement social, que Lepervenche et Vergès vont tenter de déplacer leur action, en créant le Parti Communiste Réunionnais (PCR).
L’accession au pouvoir du Front Populaire, en France métropolitaine, leur est évidemment favorable, mais, sur place, les partis progressistes n’ont bien sûr pas obtenus les mêmes résultats électoraux. Le cœur de leur revendication reste, depuis déjà quelques années, l’abandon du statut colonial, au profit d’une assimilation totale avec la France, éventuellement par le biais d’un statut départemental.
Le déclenchement de la guerre, la révélation du Pacte germano-soviétique, l’interdiction du parti communiste et les difficultés de la vie quotidienne vont, pendant le conflit, étouffer toute forme d’expression de revendications sociales ou politiques à la Réunion. Après l’entrée des troupes allemandes en URSS, en juin 41, il n’y aura pas, sur l’île, contrairement à ce qui se passe en France, de maquis communistes dans lesquels forger les cadres de l’après-guerre.
En 1942, quand Le Léopard, parti de Maurice pour rallier Madagascar, fait un crochet par la Réunion, sur instructions secrètes du général de Gaulle et contre les ordres de l’amirauté britannique, la population réunionnaise n’est pas enthousiaste. Elle envisage, avec crainte, les accrochages qui pourraient opposer les marins du Léopard aux troupes placées sous les ordres du préfet. Un scénario tout à fait plausible, et qui se déroulera d’ailleurs à Madagascar, où de violents combats vont opposer les Anglais et les Forces Françaises Libres au contingent fidèle à Vichy, stationné à Diégo Suarez…
De fait, le Léopard tire quelques coups de semonces et, à La Redoute, des coups de feu sont échangés. Un sous-officier fidèle à la préfecture est tué. Le préfet, lui, se réfugie à Hellbourg, dans les hauts de l’île, avant de remettre, quelques jours plus tard, les pleins pouvoirs à l’envoyé du général de Gaulle. Parmi les quelques adolescents qui se sont proposés comme guides aux marins, figuraient Raymond Barre (qui deviendra ministre de l’Economie, puis Premier ministre et maire de Lyon) et Paul Vergès (futur secrétaire général du PCR, maire du Port et actuel président du conseil régional de la Réunion).
La fin de la guerre, en 1945, n’apporte pas la prospérité à la Réunion. Le rationnement y restera en vigueur bien plus longtemps qu’en métropole et les conditions économiques et sociales demeurent extrêmement précaires.
Très vite, le PCR reprend l’initiative du combat politique et social en organisant des meetings et, surtout, de grandes grèves dans les sucreries.
Si le statut départemental est toujours évoqué, les communistes y posent maintenant des conditions : compte tenu de l’éloignement, la Réunion doit bénéficier d’une «autonomie» supérieure à celle dont jouissent les départements métropolitains. En évitant soigneusement de définir cette notion d’autonomie, ils troublent les esprits. S’agit-il d’un euphémisme servant à masquer une démarche indépendantiste (s’ils s’en défendent officiellement, de nombreux militants semblent en rêver…) ? La droite et le patronat, de leur côté, font semblant de le croire (mais peut-être certains le croient-ils vraiment) et vont chercher à susciter la peur en dépeignant une Réunion soviétique…
En 1946, un jeune tribun promis à un brillant avenir, Alexis de Villeneuve, est abattu à Saint-Denis. Entre le patronat et le PCR, on s’accuse mutuellement de cet assassinat et la tension est alors extrême. Paul Vergès sera jugé coupable de ce meurtre et condamné (il bénéficiera plus tard d’une amnistie totale).
La même année, un événement capital intervient : Michel Debré, un proche du général de Gaulle (dont il sera le Premier ministre) organise la tenue d’un référendum sur la «départementalisation» de la Réunion. Il s’agit, bien évidemment, de couper l’herbe sous le pied des leaders du PCR. Le statut départemental est adopté à une très large majorité.
Mais cette nouvelle situation institutionnelle a un autre avantage : si les textes constitutionnels prévoient qu’une colonie puisse se détacher de la France, un département, lui, fait partie intégrante du territoire de la République «une et indivisible». En d’autres termes, Paris pourrait s’accommoder de perdre une colonie, mais sûrement pas un département. Debré, par ce changement institutionnel s’assure donc que la France ne lâchera pas, quoiqu’il arrive, la Réunion… Le message est aussi en direction du PCR : si vous voulez vraiment l’indépendance, vous n’aurez pas d’autre choix que de la conquérir les armes à la main. Sur un territoire aussi étroit, seulement peuplé de 250 000 personnes et où le PCR reste minoritaire, il sait bien que cette stratégie serait suicidaire !
Concrètement, quels changements la départementalisation apporte-t-elle dans la vie des Réunionnais ? Aucun ! Dans l’immédiat après-guerre, le point de focalisation de la France dans l’océan Indien reste Madagascar ! C’est d’ailleurs sur la grande île que sont basées les unités militaires, avec plusieurs bases aériennes (dont celle d’Ivato, à côté de Tananarive), un détachement de la Légion étrangère et un important port militaire à Diégo Suarez. Tous les travaux d’infrastructures, les équipements et les investissements sont donc orientés sur Madagascar et la Réunion stagne dramatiquement dans un véritable sous-développement. La situation sanitaire y est catastrophique : paludisme, sous-alimentation, habitat insalubre…
Mais, à Madagascar, la position française devient chaque jour plus fragile. Des revendications anciennes, à la fois sociales et nationales, refont surface, après l’intermède de la guerre. A nouveau, l’administration coloniale refuse de prendre en compte le malaise qui est à l’origine de ces mouvements et fait donner la troupe. Le bilan, toujours pas établi de façon certaine, est évalué à plusieurs dizaines de milliers de morts.
Durant les années cinquante, la France est obligée de lâcher du lest et Madagascar obtient une autonomie de plus en plus importante. En 1958, la grande île devient formellement indépendante, tout en restant associée à la France. Cette situation va permettre aux entreprises françaises et aux autorités coloniales de maintenir leur mainmise sur la société malgache. Cette situation mécontente une part de plus en plus importante de la population malgache et, en 1973, après plusieurs années de troubles, de grèves et de manifestations, Madagascar coupe tout lien organique avec la France. En 1975, après une période mouvementée et particulièrement instable, Didier Ratsiraka prend le pouvoir à Antananarivo et commet l’irréparable, en faisant basculer le pays du côté des «républiques socialistes» (avec un partenariat nord-coréen et, dans une moindre mesure, l’assistance soviétique).
Ce bouleversement a de considérables répercussions à la Réunion.
Subitement, l’île devient le point central de l’influence française dans l’océan Indien. Les unités militaires déployées à Madagascar sont déplacées vers la Réunion (à l’exception de la Légion, qui part à Mayotte et de la Marine qui préfère Djibouti qui, c’est vrai, lui permet de contrôler le détroit de la Mer Rouge à l’océan Indien) et les investissements d’équipements changent aussi de destination… une tendance, il est vrai, déjà entamée progressivement depuis que Michel Debré, ayant quitté Matignon, s’est fait parachuter député à la Réunion, en 1962.
Du coup, le statut départemental de l’île prend, enfin, sa véritable dimension, avec une véritable assimilation sociale et politique. Le «rattrapage social» (c’est à dire la mise à niveau des prestations sociales par rapport à la métropole) constituera, désormais, le cœur de la politique française à la Réunion (rattrapage qui sera à peu près atteint au milieu des années 90).
Dans ce contexte, le PCR, même s’il maintient, jusqu’au milieu des années 80, son mot d’ordre autonomiste, n’a pas d’autre choix que de s’inscrire dans cette démarche sociale, d’autant que l’aventure malgache tourne vite au fiasco manifeste, ce qui refroidit considérablement l’enthousiasme des quelques indépendantistes sincères.
Pour autant, le PCR, et c’est une véritable originalité à la Réunion, mène aussi une action, discrète mais constante et efficace, dans la région. Des contacts réguliers sont pris avec les mouvements communistes de la zone ou avec l’ANC. Des militants sud-africains ou africains en danger sont accueillis clandestinement à la Réunion, et quelques cadres réunionnais partent, tout aussi discrètement, à Soweto ou au Mozambique et en Angola…
Cependant, malgré quelques escarmouches, lors des campagnes électorales, le PCR n’est plus perçu, à partir de la fin des années 80, comme un parti «révolutionnaire», mais comme un acteur, parmi d’autres, de la vie politique locale. Une perception qui doit beaucoup à deux événements : en 1988, à l’occasion de l’élection présidentielle française, Paul Vergès, le leader du PCR, a appelé à voter en faveur de François Mitterrand (et non pas pour le candidat du PCF).
De plus, à la fin des années 80, un nouveau venu dans le paysage politique local, Camille Sudre, déborde de le PCR en pratiquant un populisme forcené. Beaucoup, au sein du parti, proposent alors de se lancer dans une surenchère. Paul Vergès préfère apporter un soutien prudent à Sudre (qui est élu au Conseil Régional en 1992), avant de prendre, indirectement, le contrôle de son mouvement (baptisé FreeDom)…
Au début des années 2000, le PCR est le seul parti communiste «européen» a avoir parfaitement réussi sa reconversion, après la chute du bloc communiste. En pointe des revendications sociales depuis plus de cinquante ans, les circonstances historiques, la circonspection de Paul Vergès (qui se désolidarisa du «centralisme démocratique» stalinien bien avant le PCF), l’action assimilatrice de Michel Debré et l’échec de l’aventure socialiste à Madagascar lui ont épargné (parfois contre son gré) une orientation qui l’aurait, finalement, discrédité…
L’Afrique du Sud, auxiliaire indispensable de l’Occident
Indépendante depuis la fin de la Guerre des Boers, l’Afrique du Sud est un Etat africain d’un genre très particulier. En fait, il concrétise le rêve qu’ont caressé de nombreux colons, de toutes nationalités, dans toutes les colonies : réussir à s’affranchir de la tutelle de la métropole et obtenir l’indépendance, tout en maintenant une organisation coloniale !
Cette tentation, récurrente dans l’histoire coloniale, a, généralement, pour conséquence, une aggravation de la condition de la population native («indigène», dans la terminologie coloniale).
Ce fut le cas en Amérique du Nord, avec le quasi-génocide des Amérindiens, mais aussi en Australie, avec le déplacement vers des «réserves» des Aborigènes. En Afrique du Sud cette situation se traduisit par la mise en pratique de théories raciales (et racistes) prônant, dans un premier temps, le «développement séparé» des populations, puis l’apartheid.
Dans ces conditions, on comprend bien que les doctrines préconisant l’égalité sociale ou politique, qui pouvaient s’exprimer dans le cadre du débat politique et institutionnel à Londres sans y menacer l’ordre établi, sont, dans les anciennes colonies qui ont subi cette transformation en Etat indépendant-colonial, absolument prohibées : elles menacent la nature même de ces régimes.
Or, dans toutes les sociétés coloniales, l’aspiration forte et légitime des populations opprimées est celle de la conquête d’une véritable égalité (raciale, culturelle, politique et sociale). Rien d’étonnant, donc, à ce que l’idéologie communiste (sous ses divers avatars : marxisme, léninisme, trotskisme, maoïsme…) y trouve un terreau particulièrement fertile.
En Afrique du Sud, le Parti Communiste, évidemment interdit et clandestin (dans lequel Nelson Mandela avait d’abord milité dans sa jeunesse), fait l’objet d’une répression sans pitié qui, très vite, ne lui laisse pas d’autre alternative que la lutte armée.
Au sein de l’African National Congress (ANC), deux courants vont s’opposer pendant des décennies. L’un rejoint l’analyse des communistes en pensant que seule la lutte armée peut permettre d’obtenir des résultats concrets et rapides. L’autre, marqué par l’action pacifiste de Gandhi qui permit aux Indiens vivant en Afrique du Sud, puis aux métis, d’améliorer leur statut, privilégie l’action civique. Enfin, la complexité démographique du pays, qui se compose d’un grand nombre de groupes ethniques, dont certains se sont longuement combattus, bien avant l’arrivée des Européens, favorise également l’émergence de mouvements communautaires, sur lesquels le régime ségrégationniste n’hésitera pas à s’appuyer, afin de diviser la population noire.
Dans le contexte de la Guerre Froide, l’anti-communisme viscéral (et inévitable) du gouvernement sud-africain va, dans la région, jouer un rôle déterminant. L’Afrique du Sud va, pendant près de trente ans, devenir l’auxiliaire le plus précieux du «monde libre» en Afrique. Prétoria est ainsi chargée, par les USA, de «contenir» le communisme en Afrique Australe. L’Afrique du Sud va donc, pendant longtemps, soutenir, au Mozambique et en Angola, les guérillas anti-communistes, et l’armée sud-africaine interviendra régulièrement hors de ses frontières, pour soutenir l’UNITA en Angola et la RENAMO au Mozambique, deux mouvements de guérillas opposés aux régimes marxistes de leurs pays et largement financés par les USA (alors que les gouvernements angolais et mozambicains recevaient eux-mêmes le soutien d’instructeurs et de conseillers militaires cubains, est-allemands et tchécoslovaques).
En contrepartie de cet engagement en première ligne, l’Afrique du Sud pourra compter sur l’aide des occidentaux.
Aide économique, tout d’abord, avec le renouvellement régulier de prêts particulièrement avantageux et des investissements massifs. D’autant que l’Afrique du Sud est l’un des plus gros producteurs d’uranium. Soutien diplomatique, ensuite, avec une grande tolérance à l’égard de l’apartheid. Les démocraties occidentales ne condamneront formellement le régime ségrégationniste qu’après 1976, c’est à dire lorsque le caractère concentrationnaire et répressif du pouvoir sud-africain ne pourra plus être nié. Elles retarderont cependant, au maximum, le vote de sanctions par l’ONU et, lorsque celles-ci seront adoptées, elles les contourneront discrètement, mais efficacement.
Aide militaire et technologique, enfin. L’armée sud-africaine pourra ainsi, tout au long de la Guerre Froide, disposer du matériel le plus moderne. Ces armes seront d’abord acheminées ouvertement, dans le cadre de contrats commerciaux classiques (l’armée de l’air sud-africaine recevra des Spitfires anglais, avant de s’équiper, très tôt, en Mirages français). Quand le pays deviendra infréquentable, des procédures plus discrètes offriront aux militaires sud-africains la possibilité de bénéficier du transfert de technologies qui leur permettra de fabriquer eux-mêmes leur armement. Des ingénieurs venant des meilleures usines aéronautiques européennes seront ainsi secrètement détachés en Afrique du Sud pour implanter des chaînes de montage de Mirages (à peine modifiés), mais aussi d’hélicoptères (Puma, notamment) et d’un appareil de transport militaire dont les caractéristiques sont curieusement très proches de celles du Transall…
Cette aide prendra, également, la forme d’une complaisance coupable. En 1986, à Paris, Lucy September, porte-parole de l’ANC en France, est ainsi assassinée, sans doute par un commando commandité par les services secrets sud-africains (mais certains pensent que les exécutants appartenaient au Mossad israélien, agissant pour le compte du gouvernement sud-africain) et cela, quelques heures seulement après que la protection rapprochée dont elle bénéficiait lui ait été discrètement retirée par le gouvernement français.
Israël, allié important des USA, apportera également sa contribution, par le biais d’une assistance technique déterminante dans la mise au point du programme nucléaire (civil et militaire) sud-africain. Le fait que l’Afrique du Sud de l’appartheid soit effectivement dotée de la bombe atomique (une possession niée, sans aucune conviction, par Prétoria jusqu’à l’accession au pouvoir du président Mandela, qui «démilitarisera» le programme nucléaire et «dénucléarisera» les forces armées Sud-Africaines, faisant de son pays le premier à avoir renoncé, volontairement, à l’arme atomique, alors même qu’il en était déjà doté) constitua un argument particulièrement dissuasif à l’égard des régimes communistes voisins, qui durent moduler leurs «agressions» et les maintenir à un niveau «raisonnable»…
Mais une autre analyse de la doctrine d’emploi de l’arme nucléaire par le régime ségrégationniste sud-africain est possible. Bien qu’encore au stade d’hypothèse, faute de «révélations» ou de documents officiels la confirmant, cette interprétation place la bombe atomique sud-africaine dans l’arsenal répressif du pouvoir blanc : la bombe A aurait ainsi constitué l’ultime recours en cas d’une émeute noire généralisée pouvant aboutir au massacre systématique des populations blanches. Selon ce scénario, deux ou trois charges «tactiques» auraient été mises en œuvre dans les plus gros «townships»…
Fort de ce soutien des grandes puissances occidentales, le pouvoir sud-africain s’est longtemps cru à l’abri de tout retournement de situation Comme d’autres alliés des USA engagés dans le «containment» du communisme, il n’a pas su voir que son importance déclinerait si le «péril rouge» venait à s’amoindrir, ou même à disparaître. Or, l’implosion rapide et quasiment imprévisible du bloc soviétique, entre 1989 et 1991, va soudainement priver l’Afrique du Sud de toute importance aux yeux de Washington.
Certes, la transition démocratique opérée dans ce pays entre 1989 et 1994 doit beaucoup à la figure emblématique de Nelson Mandela, à l’héroïsme des militants de l’ANC et à la clairvoyance du président Botha qui, contre son électorat traditionnel, à refusé la politique du pire, mais elle doit surtout beaucoup au «lâchage» de l’Afrique du Sud par les Américains. Prétoria avait rempli son rôle en limitant l’expansion communiste dans l’Afrique Australe. Le communisme s’effondrait : il n’y avait donc plus aucune nécessité à soutenir le régime de l’apartheid, dont la nature criminelle était par trop visible.
C’est donc à bon compte que les démocraties occidentales ont pu, sur ce sujet, se refaire une virginité en encourageant une évolution démocratique qu’elles avaient pourtant contribué à rendre impossible pendant des décennies…
Ce rôle, pour le moins équivoque, de Washington, Londres et Paris, messieurs Mandela et Mbekhi ne l’ont pas oublié. Aussi se sont-ils évertués, depuis l’accession de l’ANC au pouvoir, à se substituer aux grandes capitales occidentales dans le rôle d’arbitre des conflits inter-africains et, ainsi, à venir battre en brèche leur influence sur le continent.









