Requiem pour les idéologies

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Les idéologies sont mortes ! On nous l’a assez répété… Enterrement de première classe, oraison douce-amère et épitaphe laconique : « Ci-gisent tous les paradis en isme. Ils firent couler beaucoup d’encre, et bien davantage de sang. » Nous voilà donc débarassés, une fois pour toutes, de ces métastases de l’esprit qui transformèrent tant de doux idéalistes en bourreaux implacables. On y a mis du temps mais, finalement, nous avons bien compris que les boucheries n’étaient pas des perversions accidentelles de modèles purs, mais qu’elles étaient bel et bien présentes, en germe, dans toute pensée systèmique. On pouvait, autrefois, voir Staline comme une monstruosité historique malencontreusement sortie des entrailles bouillonnantes d’une URSS en pleine guerre civile, une anomalie génétique, en somme. Et la faute de Lénine pouvait alors se limiter à ne pas avoir préparé sa succession avec assez de soin. Cette vision est aujourd’hui considérée comme suspecte, pour ne pas dire criminelle. La question, nous dit-on, a été tranchée une fois pour toutes : le cauchemar stalinien était contenu dans la politique léniniste, et même prévisible à la simple lecture de Das Kapital du grand-père Marx ! La Révolution Culturelle de Mao, qui décapita les élites chinoises, susceptibles de mener la fronde contre le Grand Timonier, sénile et impuissant à résoudre les défis agricoles de son empire, ne peut plus être, non plus, rangée au rang des réactions désepérées d’un autocrate mégalomaniaque prêt à tout pour conserver son pouvoir : non, non et non. C’est l’expression même du maoïme ! Le régime suicidaire de Pol-Pot, qui massacra son peuple au Cambodge ? Idem, c’était prévisible ! On n’hésite pas à exhumer les restes blanchis d’Ernesto Guevara, pour faire pénêtrer cette perception dans les crânes les plus durs ! Si le Che a rompu avec Fidel Castro, ce n’est pas parce qu’il a constaté que le Leader Maximo n’était, après tout, qu’un dictateur comme les autres, qui s’était simplement servi de l’idéal révolutionnaire pour accéder au pouvoir, mais bien parce que, frappé par un éclair de lucidité, il a subitement compris que le communisme aboutissait infailliblement à un enfer carcéral ! Et à ceux qui demandent pourquoi, ayant compris cela, l’Argentin s’est alors proposé d’aller sur le continent sud-américain pour propager la Revolucion, on répond avec un sourire condescendant, que c’est pour finir en beauté, dans une expédition qu’il savait perdue d’avance…La preuve, il y est mort sans avoir réussi à soulever qui que ce soit…CQFD ! N’insistez pas : les idéologies sont mortes, on vous dit ! Les naïfs, ou les entêtés, pensaient que, dans cette décimation générale des « ismes », l’humanisme, du moins, avait pu échapper au génocide. Dans leur candeur, ils imaginaient que l’humanisme, si généreux, si universel, longtemps présenté comme seul garant de la dignité humaine, n’était pas, ne pouvait pas être, en dépit de son suffixe dangereux, une idéologie. Or, depuis une quinzaine d’années, leurs certitudes vascillent. Voilà qu’on leur a expliqué, avec le plus grand sérieux, que l’Homme n’est pas partout le même, qu’il est normal qu’il n’ait pas partout les mêmes aspirations, que chaque civilisation doit avancer à son propre rythme…et donc que les Droits Universels de l’Homme, ne sont pas si universels qu’on a bien voulu le dire. La plupart des pays d’Afrique sont aux mains de dictateurs ? Ca n’est pas grave, laissons le temps à ces peuples d’avancer, à leur cadence, sur la voie de la démocratisation. L’essentiel, c’est bien qu’ils ne nous entravent pas dans l’exploitation de leur sous-sol, si riche en matières premières. L’ex-Yougoslavie est à feu et à sang ? Ce n’est qu’un soubresaut de l’Histoire qui permettra une recomposition stable et durable de la carte des Balkans. L’important c’est que la région tourne définitivement le dos au communisme et finisse par s’amarrer à l’OTAN. La Chine persécute les dissidents ? C’est une phase normale qui permettra, plus tard, à leurs idées de triompher. Ce qui compte, c’est que Pékin s’ouvre à l’économie de marché. Les monarchies du Moyen-Orient baffouent les libertés élémentaires –à commencer par celles de la Femme- ? C’est une question de religion, on ne saurait intervenir. Du moins, tant que le robinet du pétrole est ouvert, etc., etc.. Et si le candide veut faire le raisonneur en demandant pourquoi, alors, on ne fait pas preuve de la même tolérance bienveillante à l’égard de Cuba, de l’Irak, de la Corée du Nord, de l’Iran ou de l’Afghanistan, on lui cloue définitivement le bec d’un seul mot : terrorisme –encore un « isme ». Et s’il s’obstine et cherche à comprendre alors de quel droit le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC dictent leurs conduites aux Etats, sans tenir compte de leurs disparités, et avec les résultats que l’on connaît (crises monétaires en Asie et en Amérique du Sud, désagrégation sociale en Afrique noire…), la réponse est immédiate et cinglante : il ne s’agit plus de politique mais d’économie. Or les « lois » économiques sont apolitiques ! Ne confondons pas ! Pourtant, répond l’impertinent, une idéologie, c’est bien un système de pensée dont les adeptes prétendent que son application concrète et généralisée parviendra à résoudre la plupart des problèmes sociaux…Or, cette définition n’est-elle pas exactement applicable au libéralisme économique ? Pas du tout, lui est-il alors répondu. Le libéralisme économique n’est pas une théorie, et encore moins un « système de pensée », c’est le résultat inéluctable et incontestable d’observations SCIENTIFIQUES ! Curieusement, c’est aussi ce que nous disaient les partisans de l’esclavage et du colonialisme pour justifier la supériorité de la « race blanche ». C’est encore ce que prétendaient les nazis pour « prouver la nécessité de l’extermination des sous-hommes » (Juifs, Tsiganes, Russes, homosexuels…). C’est toujours ce que nous expliquaient les marxistes pour nous faire comprendre comment le monde qu’ils entendaient construire était le seul qui allait « dans le sens de l’Histoire »… Alors, mortes les idéologies ? Peut-être, après tout… Mais la crédulité des peuples et le cynisme des élites, eux, sont toujours aussi vivaces !
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Mis à jour ( Vendredi, 06 Mars 2009 20:19 )  

Laurent Dubourg a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Vendredi, 17 Octobre 2008.

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