Sous le signe du Capricorne Géopolitique du Sud-Ouest de l’océan Indien (4)

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Michel Debré ancre définitivement la Réunion à la France

La Réunion a traversé la Seconde Guerre Mondiale dans un climat de très grande privation. Le ravitaillement de l’île a été très irrégulier, quand il n’a pas été complètement interrompu.

Le dénuement de la population est total, au point que beaucoup ne portent que des guenilles et qu’on se nourrit parfois de racines… Sur le plan politique, et malgré l’éloignement de la métropole, la période n’a pas été des plus calmes. En 1940, le préfet, et avec lui toute la haute fonction publique, est resté fidèle à Vichy. Son administration zélée multiplie les tracasseries et les brimades à l’égard de ceux que l’on soupçonne de sympathies gaullistes (mais ils sont fort peu nombreux) ou qui écoutent radio-Londres. Mais sa hargne s’exerce surtout à l’égard des leaders et des militants connus des mouvements socialistes ou communistes qui, depuis les années 30, tentent d’obtenir une amélioration des conditions de vie et de travail des ouvriers agricoles, bien peu différentes de celles qui prévalaient au XIXème siècle, juste après l’abolition de l’esclavage. Ces mouvements, sous l’impulsion de Léon Lepervenche et de Raymond Vergès, ont réussi, et malgré de très fortes pressions de la part des sucriers, à mobiliser des foules importantes et à obtenir quelques aménagements significatifs. Mais c’est sur le terrain politique, et non plus seulement social, que Lepervenche et Vergès vont tenter de déplacer leur action, en créant le Parti Communiste Réunionnais (PCR). L’accession au pouvoir du Front Populaire, en France métropolitaine, leur est évidemment favorable, mais, sur place, les partis progressistes n’ont bien sûr pas obtenus les mêmes résultats électoraux. Le cœur de leur revendication reste, depuis déjà quelques années, l’abandon du statut colonial, au profit d’une assimilation totale avec la France, éventuellement par le biais d’un statut départemental. Le déclenchement de la guerre, la révélation du Pacte germano-soviétique, l’interdiction du parti communiste et les difficultés de la vie quotidienne vont, pendant le conflit, étouffer toute forme d’expression de revendications sociales ou politiques à la Réunion. Après l’entrée des troupes allemandes en URSS, en juin 41, il n’y aura pas, sur l’île, contrairement à ce qui se passe en France, de maquis communistes dans lesquels forger les cadres de l’après-guerre. En 1942, quand Le Léopard, parti de Maurice pour rallier Madagascar, fait un crochet par la Réunion, sur instructions secrètes du général de Gaulle et contre les ordres de l’amirauté britannique, la population réunionnaise n’est pas enthousiaste. Elle envisage, avec crainte, les accrochages qui pourraient opposer les marins du Léopard aux troupes placées sous les ordres du préfet. Un scénario tout à fait plausible, et qui se déroulera d’ailleurs à Madagascar, où de violents combats vont opposer les Anglais et les Forces Françaises Libres au contingent fidèle à Vichy, stationné à Diégo Suarez… De fait, le Léopard tire quelques coups de semonces et, à La Redoute, des coups de feu sont échangés. Un sous-officier fidèle à la préfecture est tué. Le préfet, lui, se réfugie à Hellbourg, dans les hauts de l’île, avant de remettre, quelques jours plus tard, les pleins pouvoirs à l’envoyé du général de Gaulle. Parmi les quelques adolescents qui se sont proposés comme guides aux marins, figuraient Raymond Barre (qui deviendra ministre de l’Economie, puis Premier ministre et maire de Lyon) et Paul Vergès (futur secrétaire général du PCR, maire du Port et actuel président du conseil régional de la Réunion). La fin de la guerre, en 1945, n’apporte pas la prospérité à la Réunion. Le rationnement y restera en vigueur bien plus longtemps qu’en métropole et les conditions économiques et sociales demeurent extrêmement précaires. Très vite, le PCR reprend l’initiative du combat politique et social en organisant des meetings et, surtout, de grandes grèves dans les sucreries. Si le statut départemental est toujours évoqué, les communistes y posent maintenant des conditions : compte-tenu de l’éloignement, la Réunion doit bénéficier d’une «autonomie» supérieure à celle dont jouissent les départements métropolitains. En évitant soigneusement de définir cette notion d’autonomie, ils troublent les esprits. S’agit-il d’un euphémisme servant à masquer une démarche indépendantiste (s’ils s’en défendent officiellement, de nombreux militants semblent en rêver…) ? La droite et le patronat, de leur côté, font semblant de le croire (mais peut-être certains le croient-ils vraiment) et vont chercher à susciter la peur en dépeignant une Réunion soviétique… En 1946, un jeune tribun promis à un brillant avenir, Alexis de Villeneuve, est abattu à Saint-Denis. Entre le patronat et le PCR, on s’accuse mutuellement de cet assassinat et la tension est alors extrême. Paul Vergès sera jugé coupable de ce meurtre et condamné (il bénéficiera plus tard d’une amnistie totale). La même année, un événement capital intervient : Michel Debré, un proche du général de Gaulle (dont il sera le Premier ministre) organise la tenue d’un référendum sur la «départementalisation» de la Réunion. Il s’agit, bien évidemment, de couper l’herbe sous le pied des leaders du PCR. Le statut départemental est adopté à une très large majorité. Mais cette nouvelle situation institutionnelle a un autre avantage : si les textes constitutionnels prévoient qu’une colonie puisse se détacher de la France, un département, lui, fait partie intégrante du territoire de la République «une et indivisible». En d’autres termes, Paris pourrait s’accommoder de perdre une colonie, mais sûrement pas un département. Debré, par ce changement institutionnel s’assure donc que la France ne lâchera pas, quoiqu’il arrive, la Réunion… Le message est aussi en direction du PCR : si vous voulez vraiment l’indépendance, vous n’aurez pas d’autre choix que de la conquérir les armes à la main. Sur un territoire aussi exigü, seulement peuplé de 250 000 personnes et où le PCR reste minoritaire, il sait bien que cette stratégie serait suicidaire ! Concrètement, quels changements la départementalisation apporte-t-elle dans la vie des Réunionnais ? Aucun ! Dans l’immédiat après-guerre, le point de focalisation de la France dans l’océan Indien reste Madagascar ! C’est d’ailleurs sur la grande île que sont basées les unités militaires, avec plusieurs bases aériennes (dont celle d’Ivato, à côté de Tananarive), un détachement de la Légion étrangère et un important port militaire à Diégo Suarez. Tous les travaux d’infrastructures, les équipements et les investissements sont donc orientés sur Madagascar et la Réunion stagne dramatiquement dans un véritable sous-développement. La situation sanitaire y est catastrophique : paludisme, sous-alimentation, habitat insalubre… Mais, à Madagascar, la position française devient chaque jour plus fragile. Des revendications anciennes, à la fois sociales et nationales, refont surface, après l’intermède de la guerre. A nouveau, l’administration coloniale refuse de prendre en compte le malaise qui est à l’origine de ces mouvements et fait donner la troupe. Le bilan, toujours pas établi de façon certaine, est évalué à plusieurs dizaines de milliers de morts. Durant les années cinquante, la France est obligée de lâcher du lest et Madagascar obtient une autonomie de plus en plus importante. En 1958, la grande île devient formellement indépendante, tout en restant associée à la France. Cette situation va permettre aux entreprises françaises et aux autorités coloniales de maintenir leur mainmise sur la société malgache. Cette situation mécontente une part de plus en plus importante de la population malgache et, en 1973, après plusieurs années de troubles, de grèves et de manifestations, Madagascar coupe tout lien organique avec la France. En 1975, après une période mouvementée et particulièrement instable, Didier Ratsiraka prend le pouvoir à Antananarivo et commet l’irréparable, en faisant basculer le pays du côté des «républiques socialistes» (avec un partenariat nord-coréen et, dans une moindre mesure, l’assistance soviétique). Ce bouleversement a de considérables répercussions à la Réunion. Subitement, l’île devient le point central de l’influence française dans l’océan Indien. Les unités militaires déployées à Madagascar sont déplacées vers la Réunion (à l’exception de la Légion, qui part à Mayotte et de la Marine qui préfère Djibouti qui, c’est vrai, lui permet de contrôler le détroit de la Mer Rouge à l’océan Indien) et les investissements d’équipements changent aussi de destination… une tendance, il est vrai, déjà entamée progressivement depuis que Michel Debré, ayant quitté Matignon, s’est fait parachuter député à la Réunion, en 1962. Du coup, le statut départemental de l’île prend, enfin, sa véritable dimension, avec une véritable assimilation sociale et politique. Le «rattrapage social» (c’est à dire la mise à niveau des prestations sociales par rapport à la métropole) constituera, désormais, le cœur de la politique française à la Réunion (rattrapage qui sera à peu près atteint au milieu des années 90). Dans ce contexte, le PCR, même s’il maintient, jusqu’au milieu des années 80, son mot d’ordre autonomiste, n’a pas d’autre choix que de s’inscrire dans cette démarche sociale, d’autant que l’aventure malgache tourne vite au fiasco manifeste, ce qui refroidit considérablement l’enthousiasme des quelques indépendantistes sincères. Pour autant, le PCR, et c’est une véritable originalité à la Réunion, mène aussi une action, discrète mais constante et efficace, dans la région. Des contacts réguliers sont pris avec les mouvements communistes de la zone ou avec l’ANC. Des militants sud-africains ou africains en danger sont accueillis clandestinement à la Réunion, et quelques cadres réunionnais partent, tout aussi discrètement, à Soweto ou au Mozambique et en Angola… Cependant, malgré quelques escarmouches, lors des campagnes électorales, le PCR n’est plus perçu, à partir de la fin des années 80, comme un parti «révolutionnaire», mais comme un acteur, parmi d’autres, de la vie politique locale. Une perception qui doit beaucoup à deux événements : en 1988, à l’occasion de l’élection présidentielle française, Paul Vergès, le leader du PCR, a appelé à voter en faveur de François Mitterrand (et non pas pour le candidat du PCF). De plus, à la fin des années 80, un nouveau venu dans le paysage politique local, Camille Sudre, déborde de le PCR en pratiquant un populisme forcené. Beaucoup, au sein du parti, proposent alors de se lancer dans une surenchère. Paul Vergès prèfère apporter un soutien prudent à Sudre (qui est élu au Conseil Régional en 1992), avant de prendre, indirectement, le contrôle de son mouvement (baptisé FreeDom)… Au début des années 2000, le PCR est le seul parti communiste «européen» a avoir parfaitement réussi sa reconversion, après la chute du bloc communiste. En pointe des revendications sociales depuis plus de cinquante ans, les circonstances historiques, la circonspection de Paul Vergès (qui se désolidarisa du «centralisme démocratique» stalinien bien avant le PCF), l’action assimilatrice de Michel Debré et l’échec de l’aventure socialiste à Madagascar lui ont épargné (parfois contre son grè) une orientation qui l’aurait, finalement, discrédité…

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Laurent Dubourg a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Vendredi, 17 Octobre 2008.

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