Il n’y aura pas, nous le savons bien, de témoins impartiaux, ni de juge clément, à la barre du grand tribunal de l’Histoire. Les plaidoieries y seront tièdes et les réquisitoires d’autant plus sanglants que les périls se seront éloignés. Les condamnés ne seront pas tous aussi coupables qu’on l’aura dit et les acquittés rarement aussi innocents qu’on aura bien voulu le croire… Qu’importe, après tout, ce que diront de nous ceux qui seront là quand nous n’y serons plus… Non, vraiment, les charges injustes qu’ils feront peser sur nos frêles épaules, comme les excuses trop généreuses qu’ils inventeront peut-être à nos lâchetés, ne comptent pas. Nos enfants, même, ne nous sauveront ni ne nous brûleront mieux que nous n’avons nous-mêmes sauvés ou brûlés nos parents. Pour savoir ce qu’ils retiendront de nos âffres, il n’est que de voir ce que nous avons compris des éccueils entre lesquels naviguaient nos prédécesseurs : rien, ou à peu près ! Quelques mythes, les visages enluminés de héros sanctifiés par le peuple avec la bénédiction de la Faculté, deux ou trois salauds bien repoussants et, pour le reste…un long récit caricatural. Voilà, décidément, ce que c’est que l’Histoire. Ne nous en préoccupons donc pas : elle ne nous concerne pas. Nos descendants l’écriront en fonction de leurs besoins, comme nous n’avons jamais craint de l’écrire, puis de la réviser, avant de la récrire, à notre convenance. Alors qui pourra, en toute légitimité, nous juger, soupeser nos actes sans autre arrière-pensée qu’une tendre sévérité ? Dieu ? Peut-être…Mais la juridiction de ce magistrat ne s’étend pas sur chacun de nous : de quel droit viendrait-il se prononcer sur le cas de ceux qui ne croient pas en lui ? Et rien n’indique, d’ailleurs, qu’il soit si bien placé pour s’ériger en arbitre suprême… Qui d’autre ? Le peuple ? Ah ! De quelles vertus ne l’a-t-on pas paré ? Mais, le peuple, c’est nous, c’est à dire qu’il n’est rien de plus que la somme de nos petites craintes mesquines, l’addition de nos ambitions les plus égoïstes… Le peuple, si admirable, qu’il ne fait plus que cela, s’admirer ! Ne craignons donc rien de son jugement : il n’en a pas d’autre que celui qu’on lui souffle ! Alors qui ? Personne, sans doute. C’est notre chance : nous ne serons pas maudits ! Et nous l’avons si bien compris ! Il suffit, et, après tout, ce n’est pas si facile, de se tenir à l’écart des grands crimes. Si nous n’aparaissons pas au premier rang des bouchers immondes aux mains écarlates du sang des victimes, alors, nous pouvons, en toute discrétion, apporter notre assentiment tacite à tous les carnages, sans être éclaboussés. Ne nous en privons pas, cela ne coûte rien ! Continuons donc, sans crainte, aucune, à tordre le cou à notre avenir : nous avons, par avance, reçu l’absolution. L’historien écrira ce qu’on lui dictera, nos enfants croiront ce que nous leur dirons, Dieu regardera ailleurs et le peuple repètera ce que l’historien aura écrit… Continuons donc à nous mentir. Où est le mal ? Réfutons, avec acharnement, le petit apartheid que nous entretenons jalousement chaque jour. Proclâmons, dans nos temples, nos églises et nos mosquées, des messages de fraternité que nous n’avons jamais eu l’intention de prendre au pied de la lettre : on n’est pas si sots ! Faisons semblant de croire à nos propres fables. Qui pourra nous le reprocher ? Et, puis, nous pourrons toujours feindre la surprise quand le réel reprendra ses droits. Applaudissons nos députés et nos ministres, quand ils nous expliquent des matières qu’ils ne comprennent pas. Ecoutons-les nous annoncer les merveilles qui sont à portée de main…toujours à portée de main. Encore un effort, camarades ! Oublions les oubliés, c’est leur destin. Affaiblissons les faibles et vénérons les puissants, c’est dans l’ordre des choses. Payons les corrompus, avec un peu de chance, quelques piécettes tomberont, que nous pourrons ramasser discrètement. Polluons l’air, polluons l’eau, polluons les fruits que nous donnons à nos enfants, et polluons nos esprits : un bon lavage de cerveau de temps en temps n’a jamais fait de mal à personne. Lisons la presse, elle nous ressemble, elle nous comprend, elle sait, comme une mère attentive, endormir nos craintes en nous narrant de jolis contes. Et vive la publicité ! Bien sûr, nous savons tous que c’est la meilleure façon d’aller au naufrage, mais, quitte à y aller, autant y aller de la meilleur façon, n’est-ce-pas ? Et puis, qui nous jugera ? Personne. Définitivement, personne !
